Naomi Klein, victime de la lutte contre les fake news

Dans cet article, nous revenons sur la politique de Facebook vis-à-vis des contenus à caractère politique et sur l’impasse à laquelle celle-ci nous mène dans notre désir d’y développer une pensée critique. En tant qu’acteur du monde associatif, avons-vous nous encore une raison de rester sur une plateforme limitant de plus en plus l’expression démocratique, le débat d’idées et la lutte pour l’émancipation ?

Fin 2020, lors de notre campagne d’informations sur le télétravail, nous avons publié une traduction française d’un article de Naomi Klein : « La stratégie du choc du capitalisme numérique ». Elle y dénonce le deal signé entre l’État de New York et Alphabet, la maison-mère de Google, en rapport à la gestion de la crise covid, et en le recontextualisant dans la guerre stratégique entre les entreprises technologiques américaines et chinoises.

Comme pour les autres contenus de la campagne, articles, analyses et interviews vidéo, nous avons communiqué via notre page Facebook, en faisant le choix de sponsoriser nos posts pour les mettre en avant, c’est-à-dire de payer pour en faire la publicité.

Facebook a refusé le sponsor de ce post. Sous prétexte que « le contenu puisse porter sur un enjeu social, électoral ou politique, dans un contexte de COVID-19 », la plateforme nous a proposé deux options : soit changer le post, c’est-à-dire ne pas communiquer sur cet article, soit nous identifier en tant qu’organisation politique. Suite aux propagations des fake news, et pour assurer le bon déroulé des élections américaines, Facebook a développé de nouveaux outils, dont les effets pervers se dessinent ici : une forme de censure de facto d’un article argumenté, signé par une intellectuelle internationalement reconnue.

Au cours de ces dernières années, Facebook a composé avec un nouvel algorithme qui a réduit de manière drastique le reach organique. En français, cela signifie que seuls 5 % environ de nos quelques milliers d’abonnés voient un de nos posts. Le souci de Facebook est évidemment de pousser à recourir à la publicité afin de toucher plus de monde, y compris ceux qui ont indiqué vouloir être mis au courant de nos publications. Nous acceptons donc de nous en remettre à l’entreprise, aveuglément, sans pouvoir infléchir en quoi que ce soit leur décision unilatérale, changeant drastiquement les règles, à partir desquelles nous y avons investi notre présence. Et sans pouvoir non plus vérifier les chiffres transmis au sujet de nos posts, et donc de vérifier la pertinence de l’achat de publicité.

Or, maintenant donc, en plus de cette double domination, vient s’en ajouter une troisième. Facebook décide unilatéralement, avec des arguments pour le moins peu convaincants, de refuser qu’un contenu soit vu au-delà d’un seuil très inférieur au nombre de nos abonnés. En effet, d’après les chiffres transmis par la plateforme, seuls 320 utilisateurs ont vu le post. S’il s’agit de critiquer l’entreprise, et de pousser vers de nouvelles formes de régulation comme s’y emploie l’Europe, il s’agit aussi de dénoncer nos manquements. Nous n’avons pas su réagir à des problèmes soulevés depuis pourtant déjà quelques années. Dans cette ère digitale, dont les excès se font de plus en plus criants, il s’agirait de nous munir enfin d’outils qui correspondent à la fois à nos besoins et à nos valeurs. Il s’agit donc de se demander selon quelle modalité nous pouvons prétendre encore occuper pertinemment cet espace, et où devrait se situer notre point de rupture.

Surtout que des outils alternatifs existent déjà, comme développés chez Framasoft1 par exemple. Ce qui leur manque encore, c’est que nous l’investissions de notre présence. Et pour cela, il s’agit d’aller au-delà de certains freins, à commencer par déconstruire la question des publics. Il nous faut en effet sortir de la pensée magique des deux milliards d’utilisateurs que Facebook nous vend. On a trop vite fait le raccourci entre cette donnée appréhendée comme potentialité et notre impératif de toucher le public le plus large possible. Au-delà du différentiel quantitatif, qui devrait pourtant déjà nous refroidir, il y a la question, tout aussi importante, des comportements des utilisateurs Facebook. Mis en état de passivité quasi absolue, on déroule un fil d’actualité où les paramétrages ne permettent, au mieux, que de s’enfermer dans une bulle, dont on n’arrête plus de compter les effets dévastateurs à l’endroit de notre société.

À l’opposé donc, des outils libres qui existent, qui répondent à nos valeurs et qu’on n’utilise pas, par des freins qui mériteraient qu’on s’y arrête également : on les dit moins performants, moins pratiques, et, pire, avec quasiment aucune audience dessus. Concernant ce dernier, prenons PeerTube, alternative à YouTube. Il suffit de comparer les chiffres des vidéos du Le Média2 pour se rendre compte de la différence : des millions de vues d’un côté, contre quelques centaines à peine pour la même vidéo. Il ne s’agit donc pas de nier cet état de fait, mais de commencer à investir ces outils, au moins de façon hybride (puisque le numérique permet une certaine ubiquité), c’est-à-dire d’être à la fois sur l’un, parce qu’on ne peut y échapper pour l’instant, et sur l’autre, parce que là réside encore une puissance potentielle. Nous aurions tort d’hésiter, d’autant plus quand nos vidéos sur les outils GAFA sont loin de rencontrer le million de vues (voire le millier). Qu’avons-nous réellement à perdre, si ce n’est nos œillères, ces mirages vendus par ces sociétés (quand bien même ils sont joliment construits) ?

Sur les questions de performance, et de facilité d’utilisation, ici aussi il s’agit de s’interroger. Car, si elles sont indéniables dans un contexte où nous voulons aller au plus vite, il s’agit de se rappeler que cette urgence ressentie est la même qui nous précipite toujours un peu plus sûrement vers un modèle social que nous combattons par ailleurs, et que nos réflexes ne sont pas étrangers à notre empêtrement toujours plus problématique dans nos contradictions3. De plus, les outils alternatifs ne cessent de s’améliorer à cet égard. Et s’il ne faut pas que nous devenions chacun des informaticiens confirmés, il s’agit d’investir en eux, comme nous investissons dans les personnes aux autres compétences rédactionnelles lorsque nous voulons communiquer.

En fait, ce qui manque le plus à ces outils aujourd’hui, c’est notre investissement en eux, y compris tout simplement en termes de présence. Si nous voulons continuer notre action d’émancipation, en allant simplement là où nous pensons que le ‘public’ est, nous voyons ce qu’il nous en coûte, tant il en est réduit (nous compris) à une simple hypothèse marchande. Reste donc à créer un espace à notre mesure, à la mesure de ce que nous souhaitons lorsque nous pensons aux individus et aux groupes tels qu’ils nous paraissent dans nos désirs. Ce sera par ce biais, entre autres, que se dessinera l’évolution de notre action. D’ailleurs, elle se conjugue déjà au présent, en Belgique aussi, de plus en plus d’acteurs associatifs et autres l’ayant compris. Il faut étendre encore plus avant ce mouvement pour atteindre une masse critique qui nous permettra de nouvelles actions afin de répondre à nos exigences, de retrouver une certaine forme de cohérence, et de dégager enfin de nouveaux horizons critiques4.

Nadid Belaatik

Photo Naomi Klein : Troy Page / t r u t h o u t / Attribution-NonCommercial-NoDerivs 2.0 Generic (CC BY-NC-ND 2.0)

1Voir le site de Framasoft

2Site d’actualité lancé en 2018, dont les principaux supports sont YouTube et Facebook

3Sur la question des enjeux de cette économie, de ses coûts cachés, voir https://gsara.tv/teletravailler/erg-libre/

4En Belgique, l’ASBL Abellil a récemment publié une carte des différents acteurs du libre : https://abelli-asbl.be/? Qui- sont-ils-qui-sont-elles